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L'âme hors des pierres
Paris
16.05 - 15.06.2019
24 rue de l'Échaudé, 75006 Paris
Ma Desheng, trajectoire d’une étoile

Peintre, sculpteur, performeur, poète, affilié au mouvement « Xing Xing » (les « Etoiles » en chinois) à la fin des années 1970, Ma Desheng expose actuellement ses œuvres récentes, sculptures en bronze et acryliques sur toile, à la A2Z Art Gallery.

Qu’est-ce qu’une « vocation artistique », si ce n’est aujourd’hui une idée un peu surannée, peut-être parce que teintée de romantisme et de religion, dans un monde qui ne croit plus au destin ? Pourtant, chez Ma Desheng, malgré les affres d’une existence marquée par la contestation, l’exil, un accident et la maladie, rien n’a altéré l’appel, rien n’a réduit cette urgence, à produire, à voir naître quelque chose de ses mains. Bientôt septuagénaire, cet homme aux longs cheveux d’argent, sourire large et yeux rieurs, habité par ses paroles et ses actes, aux doigts tachés d’acrylique qu’il fait voler d’un air docte en parlant de son travail, qui accueille le visiteur dans un atelier comme une grotte remplie de toiles au point que l’on puisse difficilement marcher dedans, cet homme incarne cela, la vocation.

Naissance d’une étoile

Ma Desheng a commencé à Pékin, en autodidacte, au milieu des années 1970, comme dessinateur puis comme graveur. L’époque était à la Révolution culturelle (1966-1976) qui avait mis au pas les milieux militaires, certes, mais aussi artistiques. On attaquait les quatre « vieilleries » chinoises (pensées, coutumes, mœurs et cultures anciennes) pour fonder un ordre nouveau, derrière Mao. Sa mort, en 1976, éclaircissant quelque peu l’horizon, se forma le groupe Xing Xing, qui a compté parmi ses rangs d’autres illustres exilés, Ai Weiwei, Wang Keping ou Huang Rui. Xing Xing, cela veut dire « étoiles » en Chinois, parce que, nous explique Ma Desheng, « il n’y a qu’un Soleil, mais une infinité d’étoiles », phrase qui derrière sa poésie se pare d’un versant évidemment politique, le soleil faisant référence au Grand Timonier. S’il est aussi connu aujourd’hui, c’est parce que le groupe Xing Xing a marqué l’avènement des formes contemporaines en Chine, il portait le projet de rendre moderne la création, sans nier l’histoire chinoise et ses « vieilleries », que le réalisme socialiste avait tenté d’écraser avec ses images idéologiques, ses héros aux poses empruntées. « L’art ne coupe pas, il porte toujours les traces de traditions. » Contre l’ennuyeux réalisme socialiste, Xing Xing prônait l’individualisme et l’expérimentation. Un groupe comme un surgissement, qui a échappé à la censure en exposant chez les diplomates ou directement sur les grilles du Musée des Beaux-Arts de Chine en 1979. Deux jours glorieux pendant lesquels la foule s’est pressée pour voir le travail de ces artistes d’un genre nouveau, avant que la police n’emporte le tout. Xing Xing a été un poil à gratter de la machine vacillante de la dictature chinoise après la mort de Mao. Quand la révolution s’est institutionnalisée, autant en proposer une autre.

Peindre des corps comme des paysages

En 1985, Ma Desheng quitte son pays natal pour la Suisse, puis la France. En 1992, un accident de la route le contraint à l’alitement pendant deux ans, qui prépare une période d’intense production, entre 1994 et 2002. 4.000 dessins, qui posent les bases de son travail : des figures féminines, archétypales, certaines naturalistes ou presque, d’autres comme des empilements de pierres, toutes aux fondations puissantes, mais aux visages fins, parce « tout est dans le corps, parce qu’il faut revenir à la simplicité, à la suspension de la réflexion, écouter et moins réfléchir ». Ce qu’il condense avec cette expression, qui revient comme une antienne dans ses propos, « écouter son cœur. » De plus en plus, les corps qu’il représente sont un peu comme des cairns ou des empilements de pierres tibétains, dans un équilibre instable. Des formes dépouillées qui s’étendent à d’autres médiums que l’encre, l’acrylique puis la sculpture à partir de 2002 — à cause d’une polyarthrite qui le contraint dans ses mouvements. Sa peinture est sculpturale. Les volumes, fortement modelés par des touches visibles, textureuses et ondoyantes, émergent de fonds colorés. Ma Desheng est peintre et sculpteur de la pierre, séduit par sa permanence et son « âme », parce que née de forces telluriques et altérée par les millénaires. Ses pierres lourdes et en déséquilibre sont les images d’un instant paroxystique, d’une chute annoncée ou en cours. La fragilité de pierres qui versent, comme une réponse à celle d’un corps brisé.

On a souvent écrit à propos de la teneur taoïste du travail de Ma Desheng, lui-même ne s’en ca- chant pas, de rechercher le souffle, le « qi ». Une recherche simple et profonde, dans la pure tradition du style « xieyi », qui signifie littéralement « écrire l’idée », visant à représenter l’esprit des choses plutôt que leur surface. Sa peinture garde cette maîtrise du geste, devant épouser la perfection, pour livrer une exécution spontanée de l’essence des choses, sans repentir possible. Le xieyi était le style des lettrés du XVIe siècle, non affiliés à la cour et son art laborieux, le gongbi. Ma Desheng, sans en avoir l’air, est l’hériter d’une tradition de peinture du paysage toute chinoise. Il peint des corps comme des montagnes et parle avec déférence de l’ « unique trait de pinceau » de Shitao (1642-1707), l’un des maîtres du style xieyi — et dont le nom, comme un hasard qui n’en est pas un, signifie « vagues de pierre ». Surtout, Ma Desheng ne se place pas dans la dissociation, mais la synthèse. Son travail ne construit pas des dualismes, plutôt des mo- nismes. Il ne divise pas les choses pour créer des dynamiques, il les rassemble pour les apaiser. Lui qui dit « recoller pour soigner le monde » rassemble effectivement la peinture et la sculpture, le paysage et le portrait, l’équilibre et sa rupture, le minéral et l’organique...

Soigner le monde, c’est un peu le projet qui l’a animé en préparant l’exposition intitulée « L’âme hors des pierres », actuellement visible à la A2Z Art Gallery. Les couleurs vives des fonds traditionnels ont cédé à des camaïeux sombres et gris, le noir prédomine, comme pour exprimer un monde dont la trajectoire l’inquiète, « où la philosophie et l’art se meurent ». Il faut écouter les maîtres.

Clément Thibault
Critique d’Art
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